Femme à la une : Paola Audrey, la femme de l’ombre

Sharing is caring!

 

Femme noire, femme africaine, celle que l’on appelle de façon péjorative « le sexe faible ». Pourtant, elle est celle qui endosse et reçoit les coups. Autonome, elle sait se prendre en charge et s’occuper des siens. Entrepreneure née, elle trouve toujours le moyen de mettre sa famille à l’abri, sans oublier de venir en aide aux autres.  Elle est intelligente, courageuse, charismatique, endurante, forte, battante et inspirante. Je fais la part belle à ces femmes africaines qui motivent, dirigent et forgent ma génération.

Pour ce mois de mars, mois consacré à la femme, je me suis penchée sur le profil d’une endurante, une femme qui a démarré très tôt et n’a pas fléchi tant elle est résistante et travaille avec abnégation. Elle est camerounaise. De Douala à Abidjan en passant par New York et Paris. J’ai eu la chance de la rencontrer malgré son planning serré, elle s’est rendue disponible pour que nous puissions échanger. C’est ce que j’appelle être aimable et à l’écoute des autres.

Ma Tchewôlô à l’honneur répond au nom de Paola Audrey Ndengue. Elle est dans le domaine de la communication et du marketing. Consultante média, éditorialiste et entrepreneuse pour ne citer que ces quelques casquettes qu’elle possède.

Photo: Agence panelle & Co (Image reproduite avec autorisation)

C’est dans un appartement à la décoration minimaliste que j’ai retrouvé la jeune dame. Après les civilités, je l’introduis avec bien sûr la question propre au blog : comment peut-elle définir la femme ?

Paola Audrey : La femme !  Je ne pourrais la définir en un mot, il n’y a pas « la femme » mais « des femmes ». Définir implique forcément de léser une catégorie qui ne se reconnaîtrait pas dans ma définition. Donc en dehors de la définition biologique/scientifique, je dirais juste que la femme est un individu de sexe féminin. Le combat aujourd’hui c’est de laisser l’opportunité aux femmes de s’autodéterminer et s’autodéfinir, hors de leur genre. Qu’on leur accorde leur individualité.

Tchewôlô : Si nous devions vous décrire en 5 hashtags qu’est-ce qu’on aurait ?

Paola Audrey: (rires) Alors en 5 hashtags, ce serait : #Marketing, #Afrique, #Hustle (qui va au-delà de l’entrepreneuriat. Le Hustle, c’est une mentalité et un style de vie). Je rajouterais #Culture, parce que c’est ce qui m’inspire au quotidien et #Open, parce que je fais au mieux pour avoir l’esprit le plus ouvert possible.

Tchewôlô : Noté. Alors vous rentrez dans le monde du travail à l’âge de 18 ans et vous choisissez (c’est écrit dans votre bio) le secteur du luxe. Pourquoi ?

Paola Audrey : Avant de créer un média, le domaine qui m’intéressait à la base, était celui du luxe. De manière générale, le monde de la mode mais plus spécifiquement, celui de la maroquinerie au sein des grandes marques de luxe. Le secteur de luxe est passionnant parce que ça touche une niche, ce n’est pas adressé à tout le monde bien sûr, mais en même temps c’est un milieu qui est très codifié, très secret. Qui dit luxe dit rêve, bling-bling mais moi c’était plus le côté très exigeant qui me parlait. On fait attention aux détails parce que c’est là-dessus qu’on est jugé. On a une clientèle exigeante avec des attentes très élevées, du coup ça oblige à avoir une certaine discipline. C’est ce qui m’a attirée. Il y a une véritable passion des traditions, de la qualité et du savoir-faire dans ce domaine.

Tchewôlô : Parlons maintenant de la création d’un magazine de mode que vous évoquiez précédemment. Vous chapeautez la production, vous devenez éditorialiste et ensuite, consultante. Comment en arrive-t-on à ce stade ? Qu’est -ce qui était votre leitmotiv ?

Paola Audrey : J’étais une passionnée de mode et j’étais à Paris à l’époque. Je réalisais, comme d’autres, que les personnes comme moi n’étaient pas forcément très visibles dans les médias grand public. Je trouvais qu’il y avait une dissonance parce qu’on a des personnes afro-descendantes qui ont eu (et ont toujours) un impact sur la mode de manière globale. C’était un peu étrange qu’il n’y ait pas de plateforme qui à la fois parlait à des personnes afro dans la mode sans toutefois se fermer au reste du monde, il faut toujours trouver le bon équilibre. Nous avons vu un retour de grâce médiatique de la mode afro, notamment avec les créateurs africains qui deviennent de plus en plus internationaux. Donc la mission à l’époque, c’était de construire une marque média forte, qui soit en même temps très ancrée dans la culture africaine, mais très mondialisée aussi. Ça représentait notre équipe, c’était à notre image. Je pense que c’est notamment pour cela que ça a plutôt bien pris.

Photo: Agence panelle & Co (Image reproduite avec autorisation)

Tchewôlô : Vous parlez beaucoup de culture, on vous voit comme une promotrice de culture africaine. Pourquoi ? Est-ce que vous êtes à la recherche d’une identité vu qu’à 12 ans déjà vous aviez quitté votre pays ?

Paola Audrey : « Recherche d’identité » ? Pas vraiment, puisque je ne l’ai pas perdue (rires). Je suis née et j’ai grandi au Cameroun. C’est vrai qu’à 12 ans je suis allée m’installer en France mais je n’ai jamais vraiment coupé le cordon avec l’Afrique. Je n’ai pas créé un média afro parce que j’avais envie de me reconnecter à mes racines, je n’ai jamais vraiment coupé avec le continent africain. La promotion de contenus africains fait partie d’une vision plus globale que j’ai et qui tient en deux concepts: le soft power et le hard power. Le hard power, c’est en somme ce qu’une puissance peut avoir en termes d’armement, de pouvoir financier, d’influence directe sur les relations internationales, etc. Et le soft power est une manière plus douce de pouvoir contrôler les discours, les esprits, les perceptions, et ça passe par le cinéma, la culture… Les Etats-Unis sont un exemple manifeste, on le voit bien avec leurs productions cinématographiques, leur gastronomie etc. Ou encore, vous avez la Corée du Sud, qui n’a pas un sous-sol incroyablement riche par exemple, mais qui a réussi à s’imposer par la technologie notamment… et la pop culture !

Que ce soit la musique, le cinéma ou la gastronomie, ce sont des choses qui rassemblent les gens. Je pense que l’Afrique est l’une des plus grandes sources de culture globale qui inspire d’autres pays, d’autres cultures mais malheureusement, elle ne bénéficie pas toujours de ce qu’elle donne. Ceux qui font cette culture africaine au quotidien ne sont pas toujours rétribués en conséquence. Moi, ce qui m’intéresse, ce n’est pas forcément que les autres regardent ce que nous faisons. S’ils regardent tant mieux, sinon, l’étranger (hors-Afrique) n’est pas ou n’est plus ma priorité. Moi ce qui m’intéresse, c’est que l’Afrique consomme ce qu’elle produit culturellement (et qualitativement) de manière décomplexée.

 

Tchewôlô : Est-ce que vous vous considérez comme étant une féministe ?

Paola Audrey : (Rires) Oui et Non. Non, je ne suis pas féministe car je n’ai pas encore une maîtrise complète du sujet qu’est le féminisme, tous ses courants, etc. Je dois beaucoup aux féministes, et par respect pour celles qui se battent vraiment pour ça, j’essaie déjà de m’assurer que je comprends leur(s) lutte(s). À mon sens, être féministe implique de l’action, je le fais à mon niveau mais je ne peux pas me réclamer féministe car je ne prends finalement que peu de risques. Aujourd’hui, j’ai la liberté de faire ce que je fais parce qu’il y a eu des femmes qui ont lutté pour que je sois libre de le faire. Je suis féministe, je souscris et crois aux principes fondamentaux du féminisme, mais je ne suis pas activiste.

 

Tchewôlô : Vous pensez que les femmes sont solidaires entre elles ?

Paola Audrey: Je dirais que les femmes de manière globale ont envie d’être solidaires, travailler entre sœurs qui se tiennent la main mais malheureusement, au sein de la société on n’a pas été conditionnée à le faire. On a été conditionnée à être des concurrentes. C’est ce qui rend difficiles les rapports entre les femmes. Il y a cette notion malheureusement du panier de crabes. Comme on n’a pas laissé autant de chances aux femmes qu’aux hommes, il y a encore plus de compétition naturelle. Partout quand on arrive, il y a 10 places d’hommes et une place pour les femmes. D’une certaine manière, on est conditionné à nous battre les unes contre les autres parce qu’on sait intrinsèquement qu’il n’y aura pas de place pour tout le monde. Mais progressivement, c’est en train de changer. Cependant, je pense que toutes les femmes n’ont pas non plus vocation à travailler ensemble, c’est un peu irréaliste d’attendre cela d’elles. Il faut qu’elles collaborent parce qu’elles partagent la même vision, les mêmes valeurs, le même niveau d’exigence, les mêmes aspirations, etc. Sinon, une union uniquement constituée sur le fait d’être femme ne tiendra pas bien longtemps s’il n’y a pas d’autres facteurs de cohésion.

 

Tchewôlô : Est-ce qu’effectivement pour répondre à la solidarité entre femmes, vous donneriez un poste à une femme et non à un homme qui a les compétences ?

Paola Audrey : Cela va dépendre des cas. Alors avec le service que je dirige depuis peu, je vais devoir recruter quelqu’un bientôt. Pour l’instant je me suis pas encore posée la question sur le genre de la personne que je vais recruter. Je vais d’abord regarder les compétences et si on est à compétences égales, je vais regarder la personnalité que j’ai eu le temps de voir lors des entretiens. Le critère de personnalité sera le deuxième filtre et si même là, cas exceptionnel, j’ai deux personnalités qui soient exactement ce que je recherche… Là, je vais me poser la question du genre mais ça sera mon dernier recours. Maintenant, si je suis amenée à recruter pour une entité où il y a bien plus d’hommes que de femmes, c’est sûr que je vais tout de suite choisir une candidature féminine (si les compétences y sont).

Tchewôlô : Est-ce que vous pensez que nos cultures et nos coutumes peuvent freiner notre développement, notre autonomie ?

Paola Audrey : Je ne pense pas. Il y a des facteurs qui peuvent expliquer mais ça dépend bien sûr des secteurs. En général, je parle de culture urbaine, et plus particulièrement de musique vu que c’est ce que je maîtrise. Ce qui revient le plus dans ce domaine par exemple, c’est qu’il n’y a pas beaucoup de femmes manager, pas de femme à la tête de label ou de maison de disques. Est-ce que c’est à cause de coutumes et traditions ? Oui, en partie, parce que le milieu de la musique n’a pas d’horaire fixe en général, il faut parfois être dans des cadres qui ne sont pas très féminins, faut sortir le soir… ce qui peut avoir un impact sur la vie de famille. Mais j’essaie de ne plus mettre tout sur le dos de la culture ou de nos coutumes. Nous sommes déjà suffisamment au courant de ces freins. Aujourd’hui, si une femme veut être à la tête d’un label, elle peut le devenir. Je prends l’exemple de la productrice de Kerozen, Emma Dobre. Il faudrait qu’il y ait beaucoup plus d’Emma Dobre. Il ne faut plus que les femmes se limitent au genre : je suis une femme donc ça sera compliqué. La liberté, ça s’arrache.

Photo: Agence panelle & co (Image reproduite avec autorisation)

Tchewôlô : Comment vous gérez votre vie professionnelle et votre vie familiale?

Paola Audrey : Alors j’ai vraiment mis ma carrière au sommet de mes priorités, notamment parce que ma vision du bonheur, c’est entre autres de faire ce que l’on aime et d’être bien payé pour le faire. Par « vie familiale », je suppose que vous parlez de vie privée parce que si c’est relatif aux parents, ils vont bien, merci pour eux (rires), ils sont contents.

Pour la vie privée, comme pour tout me concernant, je préfère la qualité à la quantité, et de très loin. Je n’ai pas en soit besoin d’être avec quelqu’un pour vivre ou être épanouie aujourd’hui, j’ai une vie déjà assez pleine. Oui, avoir quelqu’un, ça peut être sympa mais pas à tout prix, je ne vais pas sacrifier ma tranquillité si je ne suis pas convaincue que la personne en vaut la peine. J’ai appris à travailler sur moi-même, à apprécier d’être seule, à chérir le silence. J’ai besoin d’un espace sain pour être créative et efficace, donc je ne me mets pas de pression, si ça doit arriver ça arrivera. Outre mesure, le statut de ma vie privée n’affecte pas ou très peu mon développement personnel, qui ne dépend de personne d’autre que de moi-même.

 

Tchewôlô : Quels conseils donneriez-vous à cette jeune génération de femme pour avoir meilleure allure et gagner le respect des autres. Comment mieux se vendre ?

Paola Audrey : Alors j’ai lu un truc assez intéressant. C’était une citation de Baudrillard qui disait « nous vivons dans une époque où il y a de plus en plus d’informations, mais de moins en moins de sens ». Et quelque part, ça rejoint ma vision de notre société actuelle, notamment chez les jeunes, parce que aujourd’hui il y a une confusion qui est faite entre la crédibilité et la popularité, le fond et la forme, donner l’impression qu’on a réussi et réussir. On est dans un système où il faut projeter une allure et ne pas l’incarner et ça, c’est vraiment un fossé grandissant que je vois avec la génération qui vient après moi. Je dirais qu’au-delà de la mise en scène de soi sur les internets, il faut apprendre à vraiment CONCRÉTISER les choses. C’est difficile avec les réseaux sociaux, l’urgence de la validation immédiate, mais il faut être patient. Il faut se former quotidiennement et avoir une vision sur le long terme. Pour ma part, même s’il y a eu quelques détours imprévus, je suis aujourd’hui dans le domaine, l’audiovisuel, que je visais depuis 4 ou 5 ans, à la fois comme productrice pour une chaîne TV et Marketing Manager pour une autre chaîne. Tout cela s’est mis en place parce que je l’ai planifié et préparé depuis des années, ce n’est pas du hasard. On n’échappe pas toujours aux coups du destin, mais on a beaucoup plus de chances d’atteindre ses objectifs quand on a une stratégie (et la patience qui va avec).

Tchewôlô : J’ai été heureuse de faire cet entretien, j’espère que les personnes qui liront sauront lire entre les lignes et apprendre à partir de cette entrevue. Merci encore pour votre disponibilité et de partager avec nos lecteurs votre parcours et expérience.

Paola Audrey : Je suis honorée. Merci plutôt à vous.

Tchewôlô, femmes noires, femmes africaines, femmes du monde parlons d’elles !

Sharing is caring!

2 commentaires sur “Femme à la une : Paola Audrey, la femme de l’ombre

  1. Une femme a craindre. Le genre a ne pas se laisser faire. Elle fait peur a approcher. « Alors vie privée, ma maxime c’est d’avoir la qualité sur la quantité. Je dirai que je n’ai pas du tout l’approche qui consiste à dire que j’ai besoin d’être avec quelqu’un pour être épanouie » – ça fait fuir les hommes…

    1. je ne pense pas qu’un homme, un vrai fuira. Si cet homme se sent assez bien et prêt à assumer la femme qu’elle est baaah il peut la convoiter. Elle est épanouie et pas besoin de quelqu’un qui partage pas sa vision

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *